REGARDS D'HIER A AUJOURD'HUI

par Dominique BAEY

En novembre 1969, je débarquais au Collège de Diébougou, fuyant le service militaire lui préférant la coopération, selon la formule de l'époque. En juin 1970, je quittais l'enseignement pour intégrer la CIDR (Compagnie Internationale de Développement Rural), qui en contrat avec l'État, travaillait à cette époque sur les cercles de Diéboubou et de Gaoua, actuelle région du Sud-Ouest.
En juin 1973, je regagnais la France et depuis ce temps-là, l'Afrique ne m'a plus quitté !
La mission de la CIDR, débutée vers les années 1960, se termina peu après mon retour en France. Son but était de travailler pour le Développement rural, depuis l'amélioration des techniques agricoles jusqu'à l'organisation des paysans. En 1974, la Banque Mondiale a pris le relais, l'encadrement CIDR a été maintenu dans la nouvelle structure.

Quelle situation laissait la CIDR à son départ ?

Sur le plan des techniques agricoles la CIDR a :

- relayé les campagnes nationales de protection des récoltes et de protection des semences (gros problème de l'époque), par la vente de sachets de pesticides -Thioral pour les semences et Gammagrain pour les récoltes- (un véhicule avec des messages d'information sonorisés, tournait même en brousse à partir de 72).
- introduit le semis en ligne (qui permettait de contrôler le nombre de plantes à l'hectare et de travailler avec les bœufs)
- développé la commercialisation de nouvelles variétés de riz, arachide et maïs.
- vulgarisé les premières fumures minérales : engrais différents pour l'arachide, le coton, le riz, surtout pour ce qui était vendu.
- développé la culture du coton qui avait bien démarré dans la région de Dano.
- débuté la culture attelée et les outils tractés par les bœufs : charrue, houe, semoir, charrette. En 1973, on pouvait compter sur les doigts des deux mains le nombre d'attelages dans toute la région du Sud-Ouest (équivalent à peu près à 2 départements français).

Sur le plan de l'organisation des paysans, la CIDR a

- lancé les GVPC (Groupements Villageois Pré-Coopératifs), une vingtaine sur la région. Le magasin était la partie visible du Groupement et réalisait la vente des produits de première nécessité : pétrole pour les lampes, sel, savon, piles pour torches, macaronis, etc. et des fers de dabas (houes manuelles). Le Groupement achetait également les céréales des paysans à la récolte afin de les stocker pour les revendre au moment de la soudure (avant la récolte à venir) à ceux qui en avaient le plus besoin et à un prix raisonnable. Le but était de moraliser le marché car sans cela, c'étaient les commerçants locaux qui achetaient et revendaient à un prix exorbitant. C'était les premières Banques de céréales. Aujourd'hui on peut observer ici et là des magasins vides ou en ruines ; les GVPC se sont éteints, c'est peut-être un échec, mais ils ont été relayés par d'autres Groupements.
- innové en implantant autour des années 71-72 les Caisses Populaires, sur un modèle canadien, qui permettaient l'Epargne et le Crédit. Elles sont aujourd'hui développées dans tout le pays sans que je puisse savoir si elles sont la suite de l'expérience de la CIDR.
- organisé la commercialisation des principaux produits de vente : coton, arachide, riz, karité, sésame...
- initié, en avance sur son temps, le travail avec les femmes, grâce à une équipe d'expatriées et de monitrices dagaras. Leurs actions étaient principalement dirigées vers les domaines de la nutrition, la santé, la PMI (Protection Maternelle et Infantile) et les activités agricoles et artisanales.

cueillette du coton à Diébougou en 2006cueillette du coton à Diébougou en 2006cueillette du coton à Diébougou en 2006

Je suis retourné dans la région de Diébougou fin 98-début 99. Et plus récemment en janvier-février 2007 où, heureuses coïncidences, j'ai pu rencontrer Odile Helluin dont j'avais entendu parler depuis de nombreuses années et même assister à une réunion de femmes où j'ai pu prendre la parole grâce à Auguste, un fils de Denis Somda, quand je suis passé à Babora visiter la Maison des Femmes.

Alors quelles impressions aujourd'hui ?

D'abord ce qui est visible :

- des pistes goudronnées : en 73, Ouaga-Bobo n'était pas goudronnée, en 98 c'était la seule route bitumée que j'ai empruntée et aujourd'hui, les axes Gaoua-Diébougou-Dano-Dissin le sont également. C'est une accélération extraordinaire ; pour améliorer le réseau de communication il manque encore la liaison Diébougou-Bobo et Dano-Dissin. C'est certainement cette modernisation qui a permis l'installation d'une usine d'égrenage du coton (350 tonnes/jour) à Diébougou.
- les poteaux électriques.
- les relais de téléphones portables et les téléphones portables (surtout en ville).
- les télé-centres (nos cabines téléphoniques avec hôtesse en plus !) jusqu'en brousse
- les cyber-centres dans les grandes villes.
- les puits et forages (en 73, les forages étaient inexistants et les quelques puits n'évitaient pas alors aux femmes les longs trajets de portage d'eau du marigot le plus proche jusqu'à la case ; ce que je n'ai pas revu aujourd'hui).
- le portage du bois par les femmes est toujours d'actualité, même s'il commence à être remplacé par des charrettes tirées par des ânes.
- l'extension des champs cultivés : de Diébougou à Dano et Dissin, c'est une suite ininterrompue de cultures, alors qu'en 70 la brousse était encore très présente.
- la présence d'un important cheptel de trait, bien identifiable par les anneaux aux naseaux.
- la transformation des cases traditionnelles dagaras type-fortins en concessions avec cour intérieure
- les fosses-fumières pour récupérer les déchets organiques animaux et végétaux en remplacement des engrais chimiques (10 m3 par fosse pour un hectare, soit 7 à 8 tonnes de compost à l'hectare)

Ce qui est moins évident, mais sans doute le plus important :

- les conditions de vie des hommes et surtout des femmes dagaras ont évolué (portage de l'eau, du bois, mouture du grain) mais la durée de mon séjour ne m'a pas permis de bien en mesurer l'importance.
- dans les domaines scolaires et sanitaires, les contacts que j'ai pu avoir montrent une évolution positive (mais il n'y a encore que 30 % d'enfants scolarisés en primaire)
Des progrès sensibles, mais encore quelle différence avec nos modes de vie...

Pour revenir à l'agriculture, activité principale du pays, l'extension des surfaces cultivées peut s'expliquer par 2 raisons :

- l'augmentation des surfaces par exploitation grâce à la culture attelée
- l'augmentation de la population (5 millions d'habitants dans la Haute-volta de 73 et 12 millions dans le Burkina d'aujourd'hui)
La question cruciale qui se pose alors aujourd'hui est de savoir si le paysan africain va continuer à accroître ses surfaces et donc à se déplacer de plus en plus loin... jusqu'où et jusqu'à quand ? (se posera alors le problème de la déforestation) ou bien s'il va accroître ses rendements en stabilisant ses surfaces cultivées (par la fumure organique moins onéreuse et plus écologique que les engrais chimiques et des rotations appropriées).
En tout état de cause, les agricultures des pays sahélo-soudaniens ne pourront se développer qu'à l'abri de barrières douanières, tout comme l'Europe l'a fait pendant 40 ans...
La production vivrière a augmenté, la culture du coton aussi, mais est-ce que le paysan vit mieux aujourd'hui ? Je manque d'éléments pour y répondre, mais je crois que oui, je l'espère en tout cas !

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